Aux frontières du Sénégal: le racket “passe” bien

Avatar Moussa Ngom | 6 mars 2020



racket

Un agent de contrôle récupère 5.000 FCFA à la frontière Sénégalo-mauritanienne

Certains le vivent sans le savoir, d’autres sont résignés face à la pratique. Le racket des voyageurs par les services de contrôle est courant aux frontières du Sénégal. De quoi entraver la circulation des personnes. C’est le 3ème numéro de la série d’enquêtes de La Maison Des Reporters sur la corruption au Sénégal.

Donne les 2.000 toi-aussi ! Souriant, nos papiers d’identité en main, le premier policier à nous arrêter ne se soucie pas de notre présence. En marchandant sous nos yeux avec le conducteur d’un véhicule “7 places” un peu trop amical, il donne un aperçu de la banalité des pots-de-vin à Rosso, ville située à la frontière du Sénégal avec la Mauritanie. 

« Toi, tu es Sénégalais, c’est bon, tu peux partir », dit-il après avoir vérifié notre passeport avant de nous laisser continuer notre route en “Moto-Jakarta”.

Le passeport de Abdel (prénom modifié), notre ami Mauritanien, est confisqué avant d’être envoyé quelques minutes plus tard au commissariat spécial de Rosso situé à la frontière, quelques centaines de mètres plus loin.

Sur place, de jeunes hommes abordent les voyageurs. Ils proposent leur “aide” pour les formalités d’usage ou encore le changement de “devise”. Les négociations se font à l’air libre. Les cris d’interpellations se mêlent aux bruits des gros camions de marchandises qui affluent de part et d’autre. Certains “guides” s’introduisent avec leurs clients dans l’enceinte du commissariat. Nous nous faisons accoster par l’un d’eux, mais notre accompagnateur nous tire par le bras: « Ne fais confiance à personne », nous prévient Abdel.

Connue des touristes, la frontière sénégalo-mauritanienne est désignée dans les forums de voyage comme un énorme nid de corruption et d’arnaques.

« C’est un autre monde, il n’y a pas mal d’adultes qui ont pleuré ici », rigole notre ami, un étudiant mauritanien qui réside à Rosso-Mauritanie avant de poursuivre: « Il arrive même que des personnes vendent une part de leurs marchandises ici pour avoir de quoi traverser la frontière tellement ils sont dépouillés durant le trajet ». 

Depuis des années, Abdel est témoin de cette routine de billets glissés pour des faveurs ou plus souvent pour éviter les tracasseries.

« Ne fais confiance à personne »

Dans la salle d’attente du commissariat, les voyageurs patientent pour l’enregistrement.

Un homme, veste usée, le visage marqué par la fatigue avec un petit sachet en main pour seul bagage, sort d’un des bureaux du commissariat où il était entré un instant plus tôt. Il est suivi d’un des agents qui enjoint à son collègue de redonner son passeport “au Guinéen”.

Après l’avoir menacé de refoulement une dizaine de minutes plus tôt, l’agent au guichet de contrôle le rappelle d’un ton beaucoup plus conciliant pour la procédure d’enregistrement.

Nous demanderons au malheureux voyageur ce qui s’est passé à l’intérieur du bureau mais il nous répond à demi-mots qu’il “ne sait pas”. 

Près d’un mois auparavant, nous avions assisté à une scène similaire au retour d’un voyage de reportage avec 2 confrères. D.D, racketté sous nos yeux à plusieurs reprises par des hommes de tenue Gambiens et Sénégalais nous a raconté ce qui s’était passé dans ces bureaux où il a été systématiquement redirigé:


“Pour aller à Ziguinchor par voie maritime, je me suis fait délivrer un certificat de perte, l’équivalent de ma carte d’identité nationale, avec une durée de validité de trois mois.

Avec ce document, j’ai pu effectuer le voyage sans aucun souci.

A notre retour, nous avons choisi la voie routière. Notre première escale a été le poste frontalier, en Gambie. Après le contrôle, un agent en tenue kaki m’a ordonné de le suivre.

Entré dans son bureau, avec des compatriotes qui sont dans le même cas, le monsieur nous a sèchement dit ceci : « Payez 1000 Francs Cfa et reprenez votre certificat de perte ». Aucune explication ne s’en est suivie. Lorsque j’ai eu le réflexe de demander une décharge, l’officier m’a répondu: « Il n’y a pas de reçu » […]

A cet instant, je croyais en avoir fini avec les tracasseries. A ma grande surprise, les agents du poste de Keur Ayib ont eu le même comportement. Après présentation de mon certificat de perte, un des leurs m’a montré du doigt le bureau de son supérieur hiérarchique. Très avenant, ce dernier me remet mon certificat de perte, pour ensuite me demander un billet de 1000 francs. « Merci tu peux partir », ce sont ainsi ses derniers mots. Sans reçu ni décharge.”


Des voyageurs attendent le ferry pour la traversée vers la Mauritanie

Des faits “anodins”

Au commissariat spécial de Rosso, c’est au tour de Abdel de s’avancer vers un des 2 agents.

Son seul grief: sa carte d’étudiant n’est toujours pas renouvelée. Chose courante en ce moment de l’année. Les inscriptions n’ont pas encore démarré, le calendrier des études n’est pas uniforme mais tout est motif pour soutirer de l’argent aux voyageurs d’une autre nationalité.

Abdel y est habitué. Lors de son dernier voyage, ses camarades ont dû débourser sur le chemin du retour 4.000 FCFA de pot-de-vin à un gendarme pour la même raison. 

« C’est 1.000 FCFA », glisse la préposée au contrôle, entre l’enregistrement d’empreintes et la prise de la photo, avant d’apposer le cachet de “sortie” du territoire.

Moins d’un mois après notre retour à Dakar, Abdel nous explique les péripéties de sa dernière traversée. 2.000 FCFA lui ont été extorqués cette fois pour un « carnet de vaccination pas aux normes » sous peine d’être amené à l’hôpital où il risquerait de « payer plus cher » en cas de refus de verser ce dessous-de-table.


Racket: à qui mieux mieux

Dans deux rapports d’organisations de la société civile des deux pays, la majorité des personnes interrogées confiaient être victimes de différentes tracasseries à la frontière mauritano-sénégalaise.

De l’autre côté de la frontière, c’est à notre tour d’être la cible des hommes de tenue à l’affût. Un des vendeurs nous a induit en erreur en nous indiquant que le laisser-passer (à obtenir à la Mairie par les Sénégalais qui veulent se déplacer uniquement à Rosso) n’est pas nécessaire.

Nous faut-il rebrousser chemin ? Un des passagers du ferry qui assure la traversée, prête oreille à notre discussion malgré son air désintéressé, avant de s’immiscer: « Vous devrez juste remettre 1000 FCFA une fois à la frontière, ne vous inquiétez pas », avant d’ajouter qu’il s’en chargerait.

« C’est en fait 500 FCFA, là il fait semblant mais le reste lui revient», expliquera plus tard Abdel. Sa promptitude à nous remettre son numéro pour de futurs services rend son attitude encore plus douteuse. Rien n’en donne l’air mais “Oumar” fait partie des « démarcheurs » dont le travail est de se constituer en intermédiaires dans ce système de “petite corruption”. C’est ce qui explique l’assurance avec laquelle il échange des mots en hassaniya, la main sur l’épaule d’agents mauritaniens bien trop familiers, fourrant un billet savamment plié dans leur poche avant de nous indiquer du doigt pour qu’ils nous cèdent le passage. 

A l’entrée comme à la sortie de Mauritanie, nous serons à plusieurs reprises racketté. 

C’est le vécu de milliers de personnes qui entreprennent la traversée des frontières en Afrique de l’Ouest malgré les accords de dispense de visa et de libre-circulation conclus par les Etats. Des voyageurs pris au piège d’un jeu de réciprocité entre forces de contrôle des différents pays et qui acceptent de payer des sommes indues pour éviter les tracasseries .

Ces pratiques prennent quelquefois forme grâce à la méconnaissance des règles. Abdel, très averti, a pourtant payé sans sourciller durant de nombreuses années pour se voir apposer un cachet d’entrée sur le territoire sénégalais.

Jusqu’à notre enquête, il ne s’est jamais douté que les 5.000 FCFA exigés par des policiers Sénégalais ne reposent sur aucun fondement légal. Quelques-uns de ses compatriotes interrogés pensent même à tort que la somme systématiquement versée représenterait le prix du “LP” (laissez-passer).

Peu médiatisée mais pas inconnue des concernés, cette illégalité aux frontières n’épargne quasiment aucun corridor frontalier au Sénégal.

En Novembre 2018, “Les Observateurs” de France 24 filmaient ces scènes de racket à l’intérieur du poste de Kidira à la frontière entre le Sénégal et le Mali.

Plus récemment, le journaliste de Sud Quotidien Nando Cabral Gomis a réalisé une enquête sur les difficultés vécues par les usagers de l’axe Ziguinchor-Guinée-Bissau.

Une immersion qui révèle le racket orchestré par les hommes de tenue à l’entrée du Sénégal. 

Ecoutez notre interview avec lui:

Après de multiples relances, nous n’avons jusqu’ici pas obtenu de réponse favorable à nos demandes d’interview et d’information de la part de la Police Nationale.



Comments

This post currently has 2 responses.

  1. Avatar
    Ron

    8 mars 2020 at 23:37

    Bonjour. Merci et bravo pour le travail que vous abattez. Puissiez vous avoir les moyens de faire une réservation enquête similaire à l’échelle de la CEDEAO. La libre circulation des personnes et des biens est une utopie. Le racket est plus grave au Mali, en côte d’ivoire, certains postes du Ghana…
    Bon ben a vous !!

Votre opinion nous intéresse, laissez un commentaire à cet article


error: Dans le cadre de la protection de nos contenus, nous avons verrouillé la copie de nos articles, la citation reste permise. Merci de votre compréhension!