Corruption dans la délivrance du permis de conduire: Dakar au centre de l’inconduite

Avatar La Maison Des Reporters | 14 août 2021

Si vous souhaitez décrocher votre permis de conduire, il y a de fortes chances d’entendre parler de cette option : “ arranger ” son permis contre quelques billets, quelle que soit l’issue de son examen. A Dakar, la délivrance du document est au centre d’un vaste système de corruption. C’est le quatrième épisode de notre série sur la corruption au Sénégal.

Ce matin, l’ambiance est particulière sur le parking du stade Léopold Sédar Senghor. En temps normal, les élèves d’auto-école s’exercent quotidiennement sur ce circuit automobile à l’aménagement sommaire.  Ce matin, des cohortes de prétendants au permis de conduire se succèdent dans de petits véhicules reculant à faible allure entre quelques piles de pneus.

Le temps est court pour réaliser l’exercice, l’arrêt est brusque. Certains ont à peine plus que le temps d’enclencher la marche arrière de leur véhicule. 

C’est encore plus périlleux pour les candidats, chauffeurs de poids lourds, subissant les épreuves sur un côté du parking. Les examinateurs n’hésitent pas à interrompre à plusieurs reprises des candidats en pleine manœuvre en s’introduisant par la fenêtre du véhicule pour lever le frein à main.

Malgré le zèle inapproprié, pas de protestation, ni d’insistance de part et d’autre. Quelques fois, émerge d’un véhicule un sourire gêné scruté par ces milliers de paires d’yeux qui appréhendent le même sort. 

Au Sénégal, l’obtention du permis s’effectue en deux étapes. Après l’examen portant sur le code de la route, une deuxième étape consiste à évaluer la conduite. A l’issue de ces épreuves, le dossier du candidat est envoyé au Directeur des transports terrestres avec l’avis de l’expert “quant à l’aptitude ou l’inaptitude du candidat du point de vue technique”. 

A Dakar, les chauffeurs sont testés selon leur capacité à garer un véhicule à l’intérieur d’un cadre délimité par des barrières de pneus. 

Au milieu de nombreux autres qui attendent leur tour sous le soleil, un candidat tente l’expérience pour La Maison Des Reporters. 

Sans surprise, tous les membres de son groupe sont éliminés tour à tour. Plusieurs heures après le début, nous ne verrons aucun candidat réussir son examen. Notre candidat n’échappera pas à la règle. Alors même que tout s’annonçait parfait. Recul bien amorcé, manœuvre maîtrisée, plus qu’un véhicule à redresser pour finir bien garé mais c’est sans compter sur l’examinateur qui fait signe de stopper l’exercice. 

Le moniteur, Birame (nom d’emprunt), suivant de loin le passage de ses élèves est plus qu’exaspéré. « Nous passons des journées sous le soleil à apprendre à un élève tout ce qu’il faut pour réussir le test pour que ces moins-que-rien en décident autrement ». 

L’impression générale est que tout est fait pour pousser les aspirants à corrompre s’ils souhaitent rapidement entrer en possession du fameux document, l’enjeu étant d’éviter les multiples reprogrammations. C’est pourquoi le pot-de-vin à verser peut varier de 20.000FCFA au premier essai à 10.000 en fonction du nombre de tentatives. Mais beaucoup considèrent ce racket comme une fatalité vu la persistance du phénomène. 

A l’écart de l’aire d’examen, certains moniteurs forment un petit groupe de discussion. L’un d’entre eux se plaint du montant collecté auprès de candidats qu’il est chargé de reverser à la fin de l’examen, “450.000 FCFA”. Un petit joueur raillé par ses collègues. Il est bien loin des 2 millions FCFA, en une journée, remis par un seul moniteur aux organisateurs de l’examen pour permettre à des candidats d’obtenir leur permis en dépit d’un examen supposé raté. Malgré leur opposition à cette pratique et face au “manque d’appui” des “grandes auto-écoles”, ils se disent résignés à subir une situation décriée depuis de nombreuses années et selon leurs mots, “inchangeable” à cause des “intérêts impliqués”. 

Notre candidat-témoin devra débourser 20.000FCFA. Deux semaines plus tard, les résultats sont disponibles, malgré un échec à l’examen…le permis lui est délivré. 

FB, une autre candidate malheureuse croisée le jour de l’examen que nous avons recontactée quelques semaines plus tard, nous révèle avoir subi le même sort pour obtenir son permis au même prix. Mais sa mésaventure a démarré avec l’examen du code de la route passé à l’oral avec sa collègue: “On avait bien révisé. D’ailleurs, il n’y avait rien de diable mais à notre grande surprise le moniteur nous a appelé pour nous dire que nous avons été recalé. On n’avait rien compris. Mais bon, on lui a demandé qu’est-ce qu’on devrait faire ? Alors il nous a clairement dit que nous devrions donner de l’argent, 10.000 FCFA chacune, pour passer le second tour.”

Elle poursuit: “Pour l’examen de conduite, le créneau, mon échec était prévisible parce que l’apprentissage était rapide et tout a été bâclé le jour J. Mais le moniteur m’a encore proposé de donner 20 000 FCFA pour passer cette ultime étape.” 

Sur la quarantaine de témoignages que nous avons recueillis, la majorité avait connaissance de ces pratiques et près des deux tiers ont déboursé entre 10 et 25.000 FCFA pour obtenir leur permis de conduire. Une facilité déconcertante dans la délivrance du précieux document alors même que le Chef de l’Etat Macky Sall appelait, en septembre 2019, à “resserrer les conditions de délivrance des permis de conduire” pour lutter contre l’insécurité routière ayant causé plusieurs centaines de morts ces dernières années.

Quelques témoignages:

Le gérant de l’auto-école m’avait prévenu. Donc en venant ce jour-là j’avais l’argent avec moi… 5mn au volant on te demande de descendre sans pour autant te notifier l’erreur commise…

J’ai fait mon créneau et mon moniteur m’a signifié que je l’avais mal fait. C’est lui qui m’a conseillé de donner de l’argent pour un éventuel arrangement, chose plus sûre pour éviter un rejet et une reprogrammation de l’examen.

J’avais fait deux fois l’examen du créneau mais je ne l’ai pas réussi puis notre professeur d’auto école m’a proposé de payer la somme car c’était rare de voir une personne réussir le créneau.  Sinon, il fallait encore payer pour refaire l’examen (d’après ce qu’il m’avait dit), et j’ai accepté. C’est ainsi que j’ai eu mon permis. Cependant il m’avait dit de faire des cours de perfectionnement pour m’améliorer.

ll n’a pas été question de lui (examinateur) remettre une somme mais les formateurs nous ont assuré dès le départ que toute notre cohorte aura son permis

Le gérant de l’auto-école m’avait prévenu. Donc en venant ce jour-là j’avais l’argent avec moi… 5mn au volant on te demande de descendre sans pour autant te notifier l’erreur commise…

L’affluence quelques heures après le début de l’examen de conduite

Une mafia enracinée

De l’avis du moniteur Birame, la corruption dans la délivrance des permis de conduire est ancrée mais elle se fait désormais discrète et surtout, indirectement. L’argent transite entre différentes mains en impliquant les responsables d’auto-écoles chargés de faciliter les “RG”, diminutif d’‘‘arrangement ”.

Ils sont devenus les seules faces visibles du système de corruption, recueillant auprès des candidats les sommes destinées à être remises à différents intermédiaires . Une manière pour lui de brouiller les pistes et désigner les moniteurs en bouc-émissaire en cas de scandale car il n’en a pas manqué par le passé. 

Une enquête du média français D8, ayant fait grand bruit, avait porté un coup dur à l’image du permis de conduire sénégalais en 2013. Le média avait retracé l’itinéraire emprunté par de nombreux français pour décrocher, grâce à quelques centaines d’euros de pots-de-vin, un permis sénégalais qui sera reconverti en France par la suite.

Le rapport 2014-2015 de l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) mettait également en cause  ces pratiques “constantes sur plusieurs années”.

Leur enquête avait révélé l’existence “ d’un groupe d’agents ” se livrant, au sein du Service régional des Transports terrestres de Louga, à des pratiques de corruption dans l’établissement des permis de conduire[…]. 

Il était réclamé aux usagers “150 000 francs CFA pour le passage du permis en un seul jour et 100 000 francs CFA, si c’est au-delà de quinze jours.”

La presse avait rapporté que, face aux enquêteurs, le directeur régional des transports terrestres avait avoué que “l’argent collecté était redistribué aux membres du service, y compris ses supérieurs.”
Des révélations qui avaient couté le remplacement ainsi que la détention de courte durée de El Hadj Seck Ndiaye Wade alors directeur des transports de même qu’une dizaine d’agents.

Contacté, l’actuel directeur des Transports, Cheikh Oumar Gueye, a marqué son étonnement face à des “allégations très graves” avant de promettre des vérifications en interne. Il nous a indiqué quelques jours après qu’aucune information allant dans ce sens n’était connue de ses services.

Vous êtes témoins de corruption sur le permis de conduire ou avez des informations sur des faits de corruption se déroulant au Sénégal?  Contactez-nous !


Commentaires

This post currently has 4 responses.

  1. Mate ka

    15 août 2021 at 07:32

    Vous avez parfaitement raison les moniteurs et les gérants d’auto-école sont complice et responsable de ce système de corruption faite moi signe j’ai d’emple révélation

  2. Anonyme

    20 août 2021 at 08:55

    Très bon article qui parle d’un reel fléau. J’ai eu mon permis en 2009 et déjà à cette époque je suis passé par le circuit des arrangements. Pas parceque je ne connaissais pas les manoeuvres, mais parceque une personne jouissant d’une autorité publique soumet les usagers à un raquette systématique. Le Directeur des transports terrestres est bien au fait de ce qui se passe, dans les moindres détails. Et pour compléter, ce n’est pas seulement sur les permis, mais aussi sur les cartes grises, les licences de transport etc.

  3. thiaw

    21 septembre 2021 at 16:06

    J’ai passé mon permis de conduire aujourd’hui au stade de Leopold Sédar senghor. J’avais bien réussi le créneau et meme le moniteur m’avais dit que c’est parfait et il m’a dit d’aller voir l’ingénieur pour mon la confirmation et quand je suis allé le voir( l’ingénieur) vous savez ce qu’il m’a répondu : il m’a dit allez-y. Et je ne comprenais rien. Bon, mon directeur d’auto-ecole m’a demandé et je lui ai dis ce que le soit disant ingénieur m’a dit. Alors, mon directeur est parti voir mon moniteur et celui-ci lui a dit que j’ai réussi le créneau et quand le directeur est parti voir ce foutus ingénieur , l’ingénieur lui dit que c’est pas bon.
    Puis mon directeur m’a dit de donner 20000 fcfa pour arranger. Et etant donné que j’avais plus le sois car je sais que meme si je repassais 1000 fois ca serait toujours parail. C’est ca le Sénégal, faire de l’argent sale.
    Tous ces fils de putes (ingenieurs, assistant, moniteur…) n’ont pas leur place dans ce monde et ni au paradis.

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