Les Niayes, nouvelle terre de paysans sans terre

Avatar Fatou Ndiaye | 23 janvier 2021

L’activité agricole est très menacée dans la zone des Niayes. Dakar et Thiès, les deux régions qui assurent la quasi-totalité de la production maraîchère du pays sont confrontées à une urbanisation galopante. En plus d’espaces de culture morcelés en terrains à usage d’habitation, des localités, comme Mboro, situées dans la zone des Niayes sont aussi victimes de l’implantation des entreprises minières sur de vastes superficies avec leur lot de rejets nuisibles à l’agriculture.

A quelques mètres des concessions situées derrière l’hôtel de ville, on trouve des champs de niébé, de maïs, d’aubergines, entre autres. L’agriculture est le gagne-pain de plusieurs familles à Mboro. Ce 26 septembre 2020, pour de nombreux habitants de la commune, la sieste de l’après-midi ne fait pas vraiment partie du programme quotidien : ils sont tous aux champs.

Les hautes herbes qui bordent la route obligent les passants à relever le bas du pantalon pour se frayer un chemin sur une piste complètement recouverte de plantes sauvages. En cette saison des pluies, culture maraîchère et culture saisonnière cohabitent dans les champs de Mboro.

Sokhna Faye est maraîchère, et nous la trouvons en pleine activité : elle récolte des aubergines. Entourée de ses trois employés, un homme et deux femmes, elle s’attèle aux derniers réglages avant le convoyage de la marchandise à Notto. Sokhna Faye s’en sort, dit-elle, mais pas comme elle voudrait. L’absence de vastes étendues de terres cultivables est passée par là.
« On m’a prêté ces terres. Si j’avais mes propres terres, j’aurais plus de rendement. Je voudrais bien, mais je n’arrive pas à en trouver », regrette-t-elle. Notre interlocutrice n’est pas la la seule à ressentir ce manque : c’est le cas de beaucoup d’habitants de la commune de Mboro qui s’activent dans l’agriculture.

Effets d’un découpage administratif

L’absence de surface cultivable a poussé des agriculteurs, réunis autour d’un collectif, à faire les yeux doux aux industriels installés dans la zone, pour avoir une terre à labourer et gagner leur vie. « L’association au sein de laquelle je milite s’est rapprochée des Industries chimiques du Sénégal (ICS) pour que leurs terres déjà exploitées nous soient cédées. Mais, la mise à niveau n’est pas à notre portée. Il nous faut des machines pour ça », s’indigne-t-elle.

Pourtant, malgré la faible superficie de sa propriété, Sokhna Faye gère un business qui permet de nourrir plusieurs familles. « J’emploie deux personnes par jour et une personne en permanence. Je les paie à hauteur de 2500 CFA la journée, quand la récolte est bonne ; sinon, c’est 1000 ou 1500 F CFA en plus d’un seau rempli de produits récoltés. »

À Mboro, zone importante de la production horticole du pays, la terre est un luxe qu’il faut parfois louer. Jadis le paysan déboursait 10.000 F CFA pour la culture saisonnière, mais la rareté des surfaces cultivables aidant, ceux qui en disposent ont fini d’en faire un moyen de se faire de l’argent.

Le paysan qui désire se procurer un lopin de terre va devoir s’entendre avec le propriétaire, sur une location par récolte, et il est devenu difficile d’avoir une terre à cultiver à Mboro parce que les réserves sont épuisées. « Nous subissons une très forte pression foncière due, d’abord, à un découpage intervenu en 2002, au moment de l’érection de la communauté rurale de Mboro en commune, et depuis lors, Mboro qui avait une superficie de 30.000 ha s’est retrouvée avec une superficie de 310 ha ; ce qui fait qu’elle a perdu l’essentiel de ses ressources foncières au profit de la communauté rurale de Darou Khoudoss », dit Ndiaga Ndiaye, membre de la plateforme SOS Mboro.

Ce découpage territorial fait que la surface habitable de la commune est de 280 ha, les 30 autres sont dévolus à l’agriculture et la partie réservée aux habitations était déjà épuisée lors du dernier morcellement intervenu il y a près d’un an, renseigne Ndiaga Ndiaye. Pis, pense-t-il, pas de lendemains meilleurs à l’horizon : « Nous n’avons pas espoir que ça va changer, en tout cas pas tant qu’on n’aura pas revu la concession minière. Des territoires tellement grands sont octroyés à des entreprises minières qui ne les exploitent pas pour le moment ». A côté ajoute-t-il, il y a ce « périmètre de restauration appartenant à l’Etat, datant de 1957 et vaste de millier d’hectares, qui du reste est inaccessible aux populations ».

Entre Mboro, Diogo, Darou Khoudoss, Tobéne, ce sont des hectares de terres pris à des populations réduites à la « pauvreté » par des multinationales. « Nous avons d’énormes problèmes. Des villages entiers sont déplacés au profit d’industries. Les habitants perdent leurs champs, et c’est le début de la précarité. « Même si elles sont dédommagées au bout de quelques années, les populations sont dans le désarroi total et certaines d’entre elles se retrouvent à devoir travailler comme journaliers pour les mêmes entreprises qui ont pris leurs terres.

C’est une menace énorme. Le dédommagement est si insignifiant qu’il ne met pas suffisamment les paysans à l’abri du besoin », déclare le président de l’Union des maraichers du Niayes et habitant de Gorom 1, Masseye Diongue. Et donc « ça les maintient dans une certaine précarité », ajoute-t-il.

Et les Niayes de Dakar ?

Pendant que certaines zones de la région de Thiès font face à la boulimie des compagnies minières, Dakar, confrontée à une urbanisation galopante, est en train de s’étendre sur les terres agricoles. Jadis réservées à l’agriculture, plusieurs zones de terroirs sont en train d’être transformées en dortoir. Entre Ndiakhirate, Bambilor, Bayakh, ou Sangalkam, Malika Keur Massar…, ce sont des cités en construction qui poussent comme des champignons.

La nature verdoyante de l’hivernage et les grandes plantations de manguiers en saison des pluies sont en concurrence avec une « bétonisation » qui, à coup sûr, finira par triompher, parce que les autorités locales ou étatiques privilégient l’urbanisation de la zone, au détriment de l’agriculture qui est l’activité principale des populations. A Sangalkam, un important programme d’extension de 33 villages a été lancé par le Conseil municipal (ex-conseil rural) en 2003. Depuis, c’est la mort programmée de l’activité agricole.

Ailleurs, c’est le même constat. À Kounoune, et Niacourab, des projets immobiliers initiés par des promoteurs ou des coopératives d’habitat poussent et s’étendent à côté des villages traditionnels. Le point culminant reste toutefois la nouvelle ville de Diamniadio. Désengorger Dakar en offrant un nouveau concept, voilà la vocation de ce que les autorités ont appelé « pôle urbain » ; une entrave à l’exercice de l’agriculture dans la région de Dakar.

Une maison au bord des filaos à Malika

Le diagnostic de la commission de la réforme foncière sur l’état des lieux de l’occupation de l’espace et de la gestion foncière au Sénégal, remis au président de la République Macky Sall en 2016, vient confirmer cette agression que subissent les Niayes : « La position des Niayes en bordure de mer et ses conditions écologiques particulières en ont fait une zone de forte attraction pour les populations. La zone connait une forte pression sur les terres liée en particulier à l’avancée du front urbain qui fait perdre à la région des superficies importantes de terres cultivables au profit de l’habitat. Avec l’urbanisation d’une part, et l’autoroute à péage qui facilite la liaison avec Dakar, les terres prennent de la valeur », diagnostique le Document de politique foncière.
Selon le président de la Coopérative fédérative des acteurs de l’horticulture du Sénégal, Cheikh Ngane, « du fait des difficultés rencontrées par les agriculteurs des Niayes, les petits producteurs, qui intervenaient dans les chaînes d’approvisionnement à l’extérieur, ont perdu des marchés ». « L’exportation des haricots verts en a pris un sacré coup », fait remarquer par ailleurs M. Ngane.

La bande des Niayes va de Dakar à Saint-Louis (De la Patte d’Oie aux portes du Gandiol) Il s’y réalise 60% de la production horticole du Sénégal. Selon le juriste foncier et chargé de programmes gouvernance foncière à CICODEV (l’Institut panafricain pour la citoyenneté, les consommateurs et le développement), Mamadou Mballo, rien que pour la région de Dakar, le nombre d’exploitations maraîchères est estimé à 4948, répartis sur 113 sites de production, à raison de 20% dans le département de Dakar, 30% dans celui de Pikine et 50%, soit la moitié à Rufisque. En 2019, la production horticole a atteint 1.559. 484 tonnes. Avec cette course effrénée, c’est tout une économie qui risque de partir en vrille, au grand dam des agriculteurs.


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