Sabodala, la mine des lamentations

Avatar Ousmane Laye Diop | 17 avril 2021

A l’évocation de Sabodala, c’est l’image d’Epinal d’une contrée aurifère où rien ne manque qui s’empare des esprits. Dans les faits, une bataille feutrée mais implacable, pour l’occupation de larges assiettes foncières oppose souvent Sabodala Gold Operations (SGO), filiale de Teranga Gold, la principale société minière qui y opère aux populations autochtones qui se trouvent sur ‘son’ filon d’or. 

Lundi, 15 février 2016. Les orpailleurs de Sabodala, par superstition, prennent leur jour de repos quand les cavités de leur couloir d’orpaillage qu’ils exploitaient sont remblayées à Bangouraya par des camions de  l’entreprise « Dièye Transports », sous-traitant de la compagnie minière industrielle multinationale basée au Canada, Teranga Gold Operations (SGO). La réaction des populations de huit villages de la commune de Sabodala est presque immédiate. Le lendemain, ils se regroupent pour voir la marche à suivre. Le mouvement de protestation spontané, pacifique au départ, se mue vite en furie populaire où les véhicules Trooper de la compagnie australienne, les camions, et même la sous-préfecture de la localité sont soit vandalisés, soit brulés. Huit jeunes des villages de Sabodala et de Faloumbou sont arrêtés, avant d’être relaxés après près de trois mois de détention. Ce soulèvement violent très rare est un des points culminants des désaccords marqués entre les populations autochtones et une industrie extractive de plus en plus friande de terres. Le dioura (site d’exploitation minière artisanale) que SGO a fermé le dans la zone Bangouraya était en fait un espace cédé aux populations de Faloumbou en remplacement des terres arables dont elle avait besoin pour installer son activité minière à grande échelle. TGO avait aménagé un barrage minier d’une superficie de 223 hectares dans la zone de Dokhorokondi, polarisant les villages de Brassan, Faloumbou et Sabodala qui y pratiquaient l’élevage et l’agriculture. Les populations ont été sollicitées pour la cession de ces terres.  L’autorité de l’époque avait mis en place un forum de négociations composé de l’administration, de la société minière, du cabinet Ripplen, de la collectivité locale et des populations concernées. Toutes les parties s’y étaient retrouvées : les populations avaient cédé et les sociétés minières avaient fait des compensations. Pour remplacer ces terres de Dokhorokondi, chaque village reçoit de larges assiettes foncières en compensation. Sabodala obtient des terres à Tonokho, Brassan, Fousseyni, Faloumbou et Bangouraya. Ces trois zones étaient par contre destinées à l’agriculture et à l’élevage, puisque les populations sont interdites d’orpaillage dans les sites où la compagnie avait des gisements potentiels dont Sabodala, Massato et Golouma. Moussa Cissokho, fils du chef de village de Sabodala, Sara Cissokho, a alors estimé que c’est l’orpaillage clandestin qui est à l’origine de ces affrontements. L’interprète du forum de négociations et du cadre de concertation pense toutefois  que les populations n’avaient pas le choix puisque « 95% des terres fertiles pour l’agriculture dans cette zone sont occupées par les sociétés minières. Les gens n’ont pas de quoi vivre».

En 2018, TGO disposait d’une concession de 29 100 hectares  

La mine d’or de Sabodala est située dans la commune éponyme comptant 14 villages, dans département de Saraya, région de Kédougou (650 km au sud-est de Dakar). Bien avant ces affrontements de 2016, et bien après, ce village créé  en 1941 a fait l’objet de tentatives de délocalisation comme tant d’autres hameaux face à l’appétit de plus en plus insatiable des projets industriels de TGO.  « En 2013, Teranga Gold a acquis l’entreprise Oromin Joint-Venture Explorations Ltd. et avec elle la concession de Golouma. La concession de Golouma couvre une superficie de 21 260 hectares et est située à proximité immédiate de la zone minière de TGO. En 2018, TGO disposait d’une concession de 29 100 hectares et d’une licence d’exploration sur plus de 62 900 hectares », explique la chercheuse Louisa Prause dans la revue n°4 du groupe de recherche Global Change, Local Conflicts. Le gisement de Niakhafiri, qui polarise les villages de Sabodala et de Médina Sabodala, ne pouvant être exploité pleinement sans le déplacement du village de Sabodala, les tentatives sont jusque-là restées infructueuses. En 2013, 2015, puis 2016, les négociations pour leur réinstallation, avec l’implication du gouvernement sénégalais, n’ont pas abouti. Les villageois refusant de céder leur terroir qui sert éventuellement de lieu d’orpaillage. D’après Sambou Danfa, le but de la société australienne n’a jamais été autre que de faire libérer cette emprise par les populations locales alors qu’elle ne veut pas leur donner des terres arables en compensation ou des filons pour l’activité d’exploitation minière artisanale. «Les populations n’ont plus de terres et le but est de les faire déplacer de Sabodala parce que le village et le cimetière contiennent des tonnes d’or. Et c’est ce que la population a refusé. Elles ont été deux fois chez le gouverneur de la région de Kédougou où la société avait voulu remettre 6 milliards e francs CFA à, la population qui avait refusé», a-t-il déclaré lors de l’atelier national sur la Réforme foncière et l’accès des femmes à la terre, organisé les 28 et 29 juin derniers à Dakar par le Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR).

22 ménages et 448 personnes de Sabodala déplacés à Goumbati-Kobokoto 

Mais Teranga Gold semble avoir transformé le dernier essai du Plan d’action de réinstallation (PAR) en 2018 après quatorze sessions avec les résidents locaux et les autorités déconcentrées. Le vendredi 20 avril 2018, le DG de TGO et directeur de la chambre des mines, Abdou Aziz Sy, a annoncé que « les populations de Sabodala seront déplacées sur un autre site qui sera doté de maisons modernes, non loin de ce principal site aurifère de la région de Kédougou » lors d’une cérémonie de clôture d’une session de formation pour les journalistes dans le cadre de la promotion de la gouvernance participative. D’après lui, TGO « va construire des maisons modernes pour le village de Sabodala. C’est pour 30 mille habitants (C’est énorme. Ce n’est pas 30.000 ?) et un autre village qui s’appelle Medina Sabodala qui n’est pas loin, autour de 80 mille ménages », a-t-il ajouté. Une annonce agrémentée de promesses d’assainissement, d’eau courante, de relèvement du plateau médical et de 18 titres de voyage pour le pèlerinage à la Mecque à 18 individus issus de 9 villages environnants. 

Ainsi, d’après le rapport de développement durable de Teranga Gold de 2019, les réinstallations concernant Niakhafiri ont eu lieu avec le déplacement physique et économique de 644 ménages et 4 062 personnes, tandis que 22 ménages et 448 personnes de Sabodala subissaient un déplacement économique à Goumbati-Kobokoto. L’intégration n’est toutefois pas aussi évidente. En juin 2019, des vents violents ont eu raison des nouvelles installations à base de matériaux locaux. Les villageois protestent et exigent que les constructions soient faites en dur. 

TGO fait plus de dix fois la superficie de Dakar

Les choses ne semblent pas s’être arrangées dans le bon sens pour les résidents, puisque TGO a renforcé son emprise avec une convention définitive, en décembre 2019,  puis une acquisition complète en mars 2020 de 90 % de la mine de Massawa située à moins de 30 km de celle de Sabodala. La compagnie étudie la possibilité d’intégrer ce nouvel actif, dans le plan d’exploitation minière du projet Sabodala. La superficie combinée des terrains d’exploration de cette nouvelle mine industrielle de 915 km2 (Sabodala-Massawa) dépasse celle de toute la région de Dakar. Elle constitue la plus grande mine d’or en production au Sénégal.  D’ailleurs, sur l’ensemble des gisements qu’elle exploite, Teranga Gold gère 5 850 km2 de surface aurifère prometteuse, soit dix fois plus que la région de Dakar. Les appréhensions n’en sont que plus grandes. Pour le moment, rien n’indique que les résidents locaux entrevoient le bout du tunnel, puisque les violons de l’Etat central sénégalais et ceux de TGO semblent parfaitement accordés. Dans le document cadre des politiques publiques du Sénégal, le Plan Sénégal Emergent (PSE), l’un des objectifs dans le domaine extractif est de tripler la production annuelle d’or de 2014, soit 18 tonnes d’ici 2023. Ce qui permettrait à l’État du Sénégal de se hisser dans le top 7 des exportateurs d’or en Afrique. La licence de de 5 ans de Sabodola (renouvelable plusieurs fois) expire en janvier 2025, tandis que Massawa prend fin en 2040. 


Comments

This post currently has no responses.

Votre opinion nous intéresse, laissez un commentaire à cet article


error: Dans le cadre de la protection de nos contenus, nous avons verrouillé la copie de nos articles, la citation reste permise. Merci de votre compréhension!